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Emmanuel Carrère Quotes

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Famous Emmanuel Carrère Quotes

“Il regarde les gens autour de lui, écoute leurs conversations, suppute, pour chacun, ses chances d’échapper à sa condition présente. Les clochards, les vrais, c’est râpé. Les employés, les secrétaires, qui viennent à l’heure du déjeuner manger un sandwich sur un banc, ils auront de l’avancement mais n’iront pas bien loin, d’ailleurs ils n’imaginent même pas d’aller bien loin. Les deux jeunes types à têtes d’intellectuels qui discutent et couvrent d’annotations, avec l’air de se prendre très au sérieux, les feuillets dactylographiés de ce qui doit être un scénario : ils doivent y croire, à leurs dialogues à la con, à leurs personnages à la con, et peut-être qu’ils ont raison d’y croire, peut-être qu’ils y arriveront, peut-être qu’ils connaîtront Hollywood, les piscines, les starlettes, et la cérémonie des Oscars. La tribu de Portoricains, en revanche, qui déploie sur la pelouse tout un campement de couvertures, de transistors, de bébés, de thermos... : ceux-là, on peut être sûr qu’ils resteront où ils sont. Encore que... qui sait? Peut-être que leur bébé braillard, à la couche pleine de merde, fera grâce à leurs sacrifices de formidables études et deviendra prix Nobel de médecine ou secrétaire général de l’ONU. Et lui, Édouard, avec son jean blanc et ses idées noires, que va-t-il devenir?”

“This fear [of commitment] is founded on a lucid and even wise apprehension of reality: the knowledge of the transience of things and feelings, of our inability to master them, of the risk that we may no longer be tomorrow who we are today, which also goes for the other person. But such lucidity and wisdom are paralyzing: if you listened to them, you wouldn’t say yes to anything… “Nine Columns for an Italian Magazine”

“Si può sostenere che diventare adulti, cosa che la psicanalisi dovrebbe aiutare a fare, significhi abbandonare il pensiero magico per il pensiero razionale, ma si può ugualmente sostenere che non occorre abbandonare nulla, che ciò che è vero su un dato piano mentale non lo è sull'altro, e che i piani bisogna abitarli tutti, dalla cantina al solaio.”

“Un ami à qui je racontais ma mésaventure m’a dit en riant : « Ça t’apprendra à admirer des fascistes. » C’était expéditif et, je crois, juste. Herzog, capable d’une vibrante compassion pour un aborigène sourd-muet ou un vagabond schizophrène, considérait un jeune cinéphile à lunettes comme une punaise méritant d’être moralement écrabouillée, et j’étais quant à moi le client idéal pour me faire traiter de la sorte. Il me semble qu’on touche là quelque chose qui est le nerf du fascisme. Si on le dénude, ce nerf, que trouve-t-on ? En étant radical, une vision du monde évidemment scandaleuse : übermenschen et untermenschen, Aryens et Juifs, d’accord, mais ce n’est pas de cela que je veux parler. Je ne veux parler ni de néonazis, ni d’extermination des présumés inférieurs, ni même de mépris affiché avec la robuste franchise de Werner Herzog, mais de la façon dont chacun de nous s’accommode du fait évident que la vie est injuste et les hommes inégaux : plus ou moins beaux, plus ou moins doués, plus ou moins armés pour la lutte. Nietzsche, Limonov et cette instance en nous que j’appelle le fasciste disent d’une même voix : « C’est la réalité, c’est le monde tel qu’il est. » Que dire d’autre ? Ce serait quoi, le contre-pied de cette évidence ? « On sait très bien ce que c’est, répond le fasciste. Ça s’appelle le pieux mensonge, l’angélisme de gauche, le politiquement correct, et c’est plus répandu que la lucidité. » Moi, je dirais : le christianisme. L’idée que, dans le Royaume, qui n’est certainement pas l’au-delà mais la réalité de la réalité, le plus petit est le plus grand. Ou bien l’idée, formulée dans un sutra bouddhiste que m’a fait connaître mon ami Hervé Clerc, selon laquelle « l’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité »”

“Pourtant, et bien que je passe mon temps à établir de telles hiérarchies, bien que comme Limonov je ne puisse pas rencontrer un de mes semblables sans me demander plus ou moins consciemment si je suis au-dessus ou au-dessous de lui et en tirer soulagement ou mortification, je pense que cette idée ― je répète : « L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou égal à un autre ne comprend pas la réalité » ― est le sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances. Faire ce livre, pour moi, est une façon bizarre d’y travailler.”

“C'est exactement la vieillesse que je nous souhaite, à Hélène et moi. Il y aurait de grandes bibliothèques, des divans profonds, les cris des petits-enfants dehors, des confitures de baies, de longues conversations dans des chaises longues. Les ombres s'allongent, la mort approche doucement. La vie a été bonne parce qu'on s'est aimés. Ce n'est peut-être pas comme ça que ça finira, mais c'est comme ça, s'il ne tenait qu'à moi, que j'imaginerais que ça finisse.”

“Il avait lu des masses de livres là-dessus, tout récement celui d'Hannah Arendt sur le procès d'Eichmann à Jérusalem, il savait que le jour où il écrirait sérieusement, ce serait à ce sujet. Le nazisme, tous les habitants de la seconde moitié du XXe siècle doivent se débrouiller avec, vivre avec l'idée que c'est arrivé, comme lui devait vivre avec la mort de sa soeur Jane. On peut ne pas y penser, n'empêche que c'est là, et il faudrait que ce soit aussi dans son livre. Rien de plus éloigné du tao que le nazisme. Les Japonais, pourtant, qui vénèrent le tao, avaient été alliés aux nazis. S'ils l'avaient emporté... Un moment, il laissa miroiter cette idée. On avait déjà fait des livres de ce genre, il en avait lu un d'après lequel le Sud avait gagné la guerre de Sécession. Il se demanda ce que serait un monde issu de la victoire de l'Axe, quinze ans plus tòt. Qui dirigerait le Reich ? Hitler toujours l'un de ses lieutenants ? Est-ce que cela changerait quelque chose que ce soit Bormann, Himmler, Goering ou Baldur von Schirach? Est-ce que cela changerait quelque chose pour lui, habitant de Point Reyes, Marin County ? Et quoi?”

“Il comprend une chose essentielle, c'est qu'il y a deux espèces de gens : ceux qu'on peut battre et ceux qu'on ne peut pas battre, et ceux qu'on ne peut pas battre, ce n'est pas qu'ils sont plus forts ou mieux entraînés, mais qu'ils sont prêts à tuer. C'est cela, le secret, le seul, et le gentil Edouard décide de passer dans le second camp : il sera un homme qu'on ne frappe pas parce qu'on sait qu'il peut tuer.”