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Capital and Ideology

Book by Thomas Piketty · 17 quotes · Inequality, Politics, Economics

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Capital and Ideology Quotes

“Paradoxically, the sources available today (in the era of big data) are less precise than those that were available a century ago due to the internationalization of wealth, the proliferation of tax havens, and above all, lack of political will to enforce financial transparency, so it is quite possible that we are underestimating the level of wealth inequality in recent decades.”

“A just society is one that allows all of its members access to the widest possible range of fundamental goods. Fundamental goods include education, health, the right to vote, and more generally to participate as fully as possible in the various forms of social, cultural, economic, civic, and political life. A just society organizes socioeconomic relations, property rights, and the distribution of income and wealth in such a way as to allow its least advantaged members to enjoy the highest possible life conditions. A just society in no way requires absolute uniformity or equality. To the extent that income and wealth inequalities are the result of different aspirations and distinct life choices or permit improvement of the standard of living and expansion of the opportunities available to the disadvantaged, they may be considered just. But this must be demonstrated, not assumed, and this argument cannot be invoked to justify any degree of inequality whatsoever, as it too often is.”

“What is a just society? For the purposes of this book, I propose the following imperfect definition. A just society is one that allows all of its members access to the widest possible range of fundamental goods. Fundamental goods include education, health, the right to vote, and more generally to participate as fully as possible in the various forms of social, cultural, economic, civic, and political life. A just society organizes socioeconomic relations, property rights, and the distribution of income and wealth in such a way as to allow its least advantaged members to enjoy the highest possible life conditions. A just society in no way requires absolute uniformity or equality. To the extent that income and wealth inequalities are the result of different aspirations and distinct life choices or permit improvement of the standard of living and expansion of the opportunities available to the disadvantaged, they may be considered just. But this must be demonstrated, not assumed, and this argument cannot be invoked to justify any degree of inequality whatsoever, as it too often is.”

“Lors du recensement de 1931, il avait été estimé que les outcasts, tribes et autresdepressed classes, comme on appelait alors les intouchables et autres catégories discriminées dans la langue administrative britannique, et qui deviendront par la suite les scheduled castes et les scheduled tribes, regroupaient quelque 50 millions de personnes, soit environ 21 % des 239 millions d’hindous. À la fin des années 1920, des mouvements indépendantistes avaient lancé dans plusieurs provinces des opérations de boycott du recensement, qui recommandaient de ne pas indiquer de jati ni de varna aux agents recenseurs. Petit à petit, on passa d’un système où les recensements visaient à identifier les élites et les hautes castes, parfois pour leur garantir explicitement des droits et des privilèges, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, à une logique visant au contraire à identifier les plus basses castes, dans le but de corriger les discriminations passées. En 1935, alors que des systèmes d’accès préférentiel à certains emplois publics étaient expérimentés par le gouvernement colonial pour les scheduled castes, on constata que certaines jatis qui s’étaient mobilisées dans les années 1890 pour être reconnues comme kshatriya et obtenir l’accès à certains temples et lieux publics, se mobilisaient à présent pour être considérées comme faisant partie des plus basses castes. Cela démontre de nouveau la plasticité des identités individuelles et leur adaptabilité aux incitations contradictoires créées par le pouvoir colonial.”

“De même que dans le cadre du schéma trifonctionnel chrétien, l’ordre brahmanique exprime à sa façon un idéal d’équilibre entre différentes formes de légitimité à gouverner. Dans les deux cas, il s’agit au fond de faire en sorte que la force brute des rois et des guerriers ne néglige pas les sages conseils des clercs et des lettrés, et que le pouvoir politique s’appuie sur les connaissances et le pouvoir intellectuel. Il est intéressant de rappeler que Gandhi, qui reprochait aux Britanniques d’avoir rigidifié les frontières entre castes autrefois fluides, afin de mieux diviser et dominer l’Inde, avait dans le même temps une attitude relativement respectueuse et conservatrice face à l’idéal brahmanique. Certes Gandhi militait pour que la société hindoue devienne moins inégalitaire et plus inclusive vis-à-vis de ses classes les plus basses, en particulier vis-à-vis des shudra et des « intouchables », qui rassemblaient des catégories discriminées plus basses encore que les shudra au sein de l’ordre hindou, placées en marge de la société, parfois du fait d’occupations jugées impropres, liées notamment à l’abattage des animaux et au travail des peaux. Mais Gandhi insistait dans le même temps sur le rôle essentiel joué par les brahmanes, ou tout du moins par ceux qui se comportaient comme tels à ses yeux, c’est-à-dire sans arrogance et sans âpreté, mais au contraire avec bienveillance et grandeur d’âme, en mettant leur sagesse et leurs connaissances de lettrés au service de la société dans son ensemble. Lui-même rattaché au groupe deux-fois-né des vaishya, Gandhi prit dans de nombreux discours publics, en particulier à Tanjore en 1927, la défense de la logique de complémentarité fonctionnelle qui était selon lui à la base de la société hindoue traditionnelle. En reconnaissant le principe de l’hérédité dans la transmission des talents et des occupations, non pas comme règle absolue et rigide mais comme un principe général pouvant admettre des exceptions individuelles, le régime des castes permettait selon lui de donner une place à chacun, et d’éviter la compétition généralisée entre groupes sociaux, la guerre de tous contre tous, et en particulier la guerre des classes à l’occidentale . Surtout, Gandhi se méfiait plus que tout de la dimension anti-intellectuelle des discours antibrahmaniques. Il considérait que la sobriété et la sagesse des lettrés, vertus auxquelles il se rattachait par sa pratique personnelle (bien que non-brahmane lui- même), étaient des qualités sociales indispensables pour l’harmonie générale. Il se méfiait aussi du matérialisme occidental et de son goût immodéré pour l’accumulation de richesses et de pouvoir.”

“Ambedkar, premier intouchable diplômé en droit et en économie de l’université Columbia et de la London School of Economics, et futur rédacteur de la Constitution indienne de 1950, éprouva quant à lui les plus grandes difficultés à exercer comme avocat dans l’Inde des années 1920. Il contribua à lancer le mouvement des dalits (« cassés » en sanskrit, ainsi qu’Ambedkar proposait d’appeler les ex-intouchables) et brûla publiquement le Manusmriti en 1927 lors des grands rassemblements dalits à la citerne de Chavadar (Maharashtra). Ambedkar invita plus tard les dalits à se convertir au bouddhisme : il était convaincu que seule une remise en cause radicale du système religieux hindou permettrait de détruire celui des castes et de mettre fin aux discriminations anciennes. Il s’opposait vigoureusement à Gandhi, qui à l’inverse jugeait très irrespectueux de brûler le Manusmriti. Gandhi défendait les brahmanes et l’idéal de solidarité fonctionnelle des varnas, et appelait les harijan (« enfants de dieu », ainsi qu’il nommait les intouchables) à prendre toute leur place au sein de l’hindouisme. Aux yeux de nombreux Indiens de haute caste, cela signifiait aussi et surtout adopter un comportement et des normes familiales, alimentaires et hygiéniques plus proches de la pureté que les classes élevées entendaient incarner (un peu à la façon des mouvements paternalistes bourgeois de l’Angleterre victorienne visant à encourager la sobriété et les comportements vertueux parmi les classes laborieuses). Certains deux-fois-nés proches de Gandhi allèrent jusqu’à proposer aux intouchables, aux aborigènes et même aux musulmans une conversion symbolique à l’hindouisme pour marquer leur retour plein et entier dans la communauté hindoue et leur entrée dans une vie pure.”

“Mais cette approche centrée sur les idéologies, les institutions et al diversité des trajectoires possibles se différencie également de certaines doctrines parfois qualifiées de , selon lesquelles l'état des forces économiques et des rapports de production déterminerait presque mécaniquement la idéologique d'une société. J'insiste au contraire sur le fait qu'il existe une véritable autonomie de la sphère des idées, c'est-à-dire de la sphère idéologico-politique. Pour un même état de développement de l'économie et des forces productives (dans la mesure où ces mots ont un sens, ce qui n'est pas certain), il existe toujours une multiplicité de régimes idéologiques, politiques et inégalitaires possibles. Par exemple, la théorie du passage mécanique du au à la suite de la révolution industrielle ne permet pas de rendre compte de la complexité et de la diversité des trajectoires historiques et politico-idéologiques observées dans les différents pays et régions du monde, en particulier entre régions colonisatrices et colonisées, comme d'ailleurs au sein de chaque ensemble, et surtout ne permet pas de tirer les leçons les plus utiles pour les étapes suivantes. En reprenant le fil de cette histoire, on constate qu'il a toujours existé et qu'il existera toujours des alternatives. À tous les niveaux de développement, il existe de multiple façons de structurer un système économique, social et politique, de définir les relations de propriété, d'organiser un régime fiscal ou éducatif, de traiter un problème de dette publique ou privée, de réguler les relations entre les différentes communautés humaines, et ainsi de suite. Il existe toujours plusieurs voies possibles permettant d'organiser une société et les rapports de pouvoir et de propriété en son sien, et ces différences ne portent pas que sur des détails, tant s'en faut. En particulier, il existe plusieurs façons d'organiser les rapports de propriété au XXIe siècle, et certaines peuvent constituer un dépassement du capitalisme bien plus réel que la voie consistant à promettre sa destruction sans se soucier de ce qui suivra.”

“C’est pourquoi la justification de ces inégalités extrêmes passe souvent par un discours moins grandiloquent, et insistant surtout sur le besoin de stabilité patrimoniale et de protection du droit de propriété. Autrement dit, l’inégalité des fortunes n’est peut-être pas entièrement juste, et pas toujours utile, surtout dans les proportions observées, y compris en Californie, mais sa remise en cause risquerait d’ouvrir une escalade sans fin dont les plus pauvres et la société dans son ensemble finiraient par faire les frais. Cet argument propriétariste fondé sur le besoin de stabilité sociopolitique et de sécurisation absolue (et parfois quasi religieuse) des droits de propriété acquis dans le passé jouait déjà un rôle central pour justifier les fortes inégalités caractérisant les sociétés de propriétaires qui prospéraient en ee Europe et aux États-Unis auXIX siècle et au début du XX . On retrouvera aussi cet éternel argument de la stabilité dans la justification des sociétés trifonctionnelles et esclavagistes. Il faut aussi y ajouter aujourd’hui un discours sur l’inefficacité supposée de l’État et l’agilité réputée supérieure de la philanthropie privée, argument qui jouait également un rôle lors des périodes précédentes, mais qui a pris une ampleur nouvelle à l’époque contemporaine. Ces différents discours sont légitimes et doivent être entendus, jusqu’à un certain point, mais je tenterai de démontrer qu’ils peuvent être dépassés, en nous fondant sur les leçons de l’histoire.”

“À l’âge de l’enseignement primaire et secondaire, il existait une plate-forme égalitaire assez évidente en matière d’éducation : il fallait conduire la totalité d’une classe d’âge à la fin de l’école primaire, puis à la fin du secondaire, avec pour objectif que chaque enfant accède approximativement aux mêmes savoirs fondamentaux. Avec l’enseignement tertiaire, les choses sont devenues beaucoup plus compliquées. Outre qu’il paraît peu réaliste de conduire la totalité d’une classe d’âge au niveau du doctorat, tout du moins dans un avenir proche, le fait est qu’il existe naturellement une diversité considérable de filières et de voies au niveau de l’enseignement supérieur. Cette diversité reflète pour partie la légitime multiplicité des savoirs et des aspirations individuelles, mais elle tend également à s’ordonner de façon hiérarchique, et à conditionner fortement les hiérarchies sociales et professionnelles futures. Autrement dit, l’entrée dans l’âge de la tertiarisation de masse pose un défi politique et idéologique d’une nature nouvelle. Il devient inévitable d’accepter une forme durable d’inégalité éducative, en particulier entre des personnes poursuivant des études supérieures plus ou moins longues. Cela n’empêche évidemment pas de concevoir de nouvelles formes de justice dans la répartition des ressources et dans les règles d’accès aux différentes filières. Mais cela devient une tâche plus complexe que l’affirmation d’un principe d’égalité absolue face au primaire et au secondaire.”

“Face à des évolutions aussi spectaculaires, les discours de justification de l’inégalité patrimoniale extrême oscillent souvent entre plusieurs attitudes, et prennent parfois des formes étonnantes. Dans les pays occidentaux, une distinction très forte est souvent faite entre d’une part les « oligarques » russes, les pétro- milliardaires moyen-orientaux et autres milliardaires chinois, mexicains, guinéens, indiens ou indonésiens, dont on considère souvent qu’ils ne « méritent » pas véritablement leur fortune, car elle aurait été obtenue par l’entremise de relations avec les pouvoirs étatiques (par exemple par l’appropriation indue de ressources naturelles ou de diverses licences) et ne serait guère utile pour la croissance ; et d’autre part les « entrepreneurs » européens et étatsuniens, californiens de préférence, dont il est de bon ton de chanter les louanges et les contributions infinies au bien-être mondial, et de penser qu’ils devraient être encore plus riches si la planète savait les récompenser comme ils le méritent. Peut-être même devrait-on étendre notre dette morale considérable à leur égard en une dette financière sonnante et trébuchante, ou bien en leur cédant nos droits de vote, ce qui d’ailleurs n’est pas loin d’être déjà le cas dans plusieurs pays. Un tel régime de justification des inégalités, qui se veut à la fois hyperméritocratique et occidentalo-centré, illustre bien le besoin irrépressible des sociétés humaines de donner du sens à leurs inégalités, parfois au-delà du raisonnable. De fait, ce discours de quasi-béatification de la fortune n’est pas exempt de contradictions, pour certaines abyssales. Est-on bien sûr que Bill Gates et les autres techno-milliardaires auraient pu développer leurs affaires sans les centaines de milliards d’argent public investies dans la formation et la recherche fondamentale depuis des décennies, et pense-t-on vraiment que leur pouvoir de quasi-monopole commercial et de brevetage privé de connaissances publiques aurait pu prospérer autrement qu’avec le soutien actif du système légal et fiscal en vigueur ?”